Démarche artistique

Démarche artistique | Anais BourquinLa singularité de mon approche est née d’une manière intuitive au cours d’une suite d’expériences qui se sont imposées au fur et à mesure de ma vie personnelle et artistique. Mon regard est celui d’une plasticienne dont le corps est mis en mouvement par un jaillissement vital. Le butô me permet l’expression des flux qui le traverse, de la nécessité viscérale d’être dansée par la Vie, de l’urgence de la création comme mouvement perpétuel, toutes mains tendues vers l’Ailleurs et l’Autrement.

Ma démarche artistique s’effectue en quatre temps, tels les quatre saisons : Perception (ce que je sens), Réception (ce que je ressens), Acceptation (digestion par l’intime) et Don (offrande universelle). Je travaille sur la respiration, celle de la Terre, celle qui est universelle et sensible, celle qui résonne en chacun de nous, celle qui nous dépasse, le Souffle de Vie. La respiration, ce lien invisible, qui nous rend égaux, qui place notre rapport à l’Autre, aux objets et aux êtres, à la Vie et à la Mort, qui rend si inédit l’Echange et le Partage. Il est question d’émotions et de vécu, naissances et morts inclus, rires et pleurs inclus, joies et colères inclus, être à la fois mû et ému… Être.

Je me définis comme plasticienne corporelle car je considère ma peau comme une matière, la matière première de la Perception, la matière première de mon expression artistique. Je ne l’utilise pas comme représentation de la femme ni comme outils valorisant l’individu ou l’égo. Mon propos est d’expérimenter la peau en tant que chair de réflexions et de passages. Cet espace infime qui nous permet d’appréhender un dedans et un dehors. Cet organe aux phénomènes étranges qui nous offre la chance de recevoir le Monde en nous. Cet espace-temps qui nous délimite tout en étant porteur des mémoires et des êtres qui nous précèdent. Toutes les sensations et émotions, toute la Vie, nous arrive par la peau. Qu’il s’agisse du vent ou d’un coup de cœur, il se matérialise sur et dans la peau.

Mes Théâtres d’émotions proposent une complémentarité entre la danse butô et les arts visuels. L’aspect matiériste et la mise en mouvement du corps sont interdépendants dans mes œuvres d’art. C’est une spécificité de mon langage créatif. Mon écriture ne saurait être complète sans ce mélange fusionnel de la matière – corps et de la matière – symbole. Tantôt fiction autobiographique, tantôt conte philosophique dansé, il s’agit d’une multi expérience du lâcher prise et de l’exploration d’une vision à la fois singulière et universelle. Chaque élément utilisé répond au triangle d’exigence que j’ai hérité des Afriques où j’ai grandi : esthétique – symbolique – fonctionnel. Mon vocabulaire artistique est un engagement profond où la rencontre arts plastiques – danse butô est nécessaire. L’œuvre fait sens et parle à chacun en ce qu’il a d’unique et de commun : nos héritages ancestraux.

Les lignes fortes de mon approche sont les notions de Présence, de Passage et de Mémoire. Je questionne le rapport de l’Être à la Terre, de l’Individu à la Société et de l’Identité à la Culture. Mon esthétique est liée à ma propre multi culturalité tout en intégrant une imagerie collective. Par la beauté ou l’inconfort, mes créations génèrent de l’émotion et du rêve. Porteuses d’espoir, elles se veulent engagées et tournées vers un avenir meilleur. Elles sont une sorte de revers du réel, de fable humaine introspective : actes éclaireur-révélateurs, moyen poétique de changer le monde par l’Art.

Lorsque je suis sur scène, je laisse mon corps à la danse. On peut alors considérer deux « moi » qui cohabitent au cœur d’un temps suspendu : l’un qui ne maitrise plus la matière, impliqué dans une sorte de transe, enfoui au plus profond de mon Être, en éveil et en réception de la Cosmogonie et des Energies (celles de la Terre, celles du lieu, celles des publics, etc.) ; l’autre en dehors de mon enveloppe charnelle, observant de très loin le premier, comme un regardeur lucide qui observe la justesse du moment et les émotions traverser l’espace et toucher les cœurs.

On ne sort pas indemne d’une de mes perform(d)ances. Que vous la considériez positive ou négative ne m’importe pas. Qu’il se soit passé quelque chose, cela m’importe. Vous êtes les détenteurs du message que vous recevez. Je ne donne pas de réponses. Je pose des questions ouvertes, je fais tomber des murs, j’indique des Autrements mais je ne maitrise pas ce que vous, publics, recevez. Chacun d’entre vous comprend et voit ce qu’il veut, peut, est. Mon corps vecteur offert, je ne suis pas un algorithme ; je ne résous jamais le problème ni l’équation. Je laisse toujours la porte ouverte en partant… Celle du cœur.